Entretien avec Cédrix Crespel
Janvier 2026
1. Tes tableaux naissent d’un échange d’images avec ton épouse. Concrètement, comment circulent ces images, et comment tu les transformes pour en faire de la peinture ?
Cet échange avec Tiphaine se fait dans le flux du quotidien. Ce sont des images prises par elle, souvent quand nous sommes à distance, parfois même très éloignés. Ce sont des fragments de vie qui arrivent dans mon téléphone comme des éclats de présence, au moment où l’on se rend compte, l’un et l’autre, que nos vies sont une.
Je les laisse reposer. Certaines s’imposent d’elles-mêmes et deviennent des points de départ, parfois plusieurs années après. Je ne les reproduis jamais telles quelles : je les déconstruis, je les agrandis, je les recadre, parfois je les altère. Mais depuis quelques années, je respecte très souvent leurs gammes chromatiques. Le passage à la peinture me permet de transformer ce qui était un moment privé en une image qui porte autre chose : une charge émotionnelle universelle, presque mythologique. C’est un travail de transmutation : l’image initiale est le matériau brut, la peinture est la métamorphose.
2. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce passage d’une image intime, presque privée, à une image picturale exposée publiquement ?
Ce qui m’intéresse, c’est que l’image, en devenant peinture, a la capacité de réunir deux entités pour n’en faire qu’une. De son image, je construis le « nous » en y apposant ce que je suis : ma capacité de peintre, ma culture, mon héritage graphique. De plus, quand une image intime devient publique, elle change de statut. Elle n’appartient plus seulement à notre histoire : elle devient un miroir tendu vers les autres, vers leurs propres récits. En la rendant publique, je prends le risque de l’exposer à des regards qui ne connaissent rien du contexte initial. La peinture me permet de tendre ce fil entre le privé et le collectif, sans jamais totalement dire, ni totalement cacher.
3. Tu parles souvent de sensualité. Comment cette dimension se traduit-elle dans la matière même de ta peinture ?
La sensualité passe d’abord par le geste physique : je peins de façon très incarnée, avec des gestes qui sont parfois doux et délicats, parfois violents, comme une étreinte ou une résistance. L’acte de peindre a cette vertu d’être en contact avec une matière extrêmement sensuelle : la texture du pigment mêlé au liant, le mélange, l’application qui te résiste ou se révèle… c’est très agréable. La matière est volontairement épaisse, presque tactile : elle porte les traces du corps, les reliefs, les tensions. Cette tension entre caresse et heurt, entre flux et retenue, c’est là que se joue la sensualité dans ma peinture.
4. Quels artistes ou quelles traditions te nourrissent le plus dans ce dialogue avec le corps et le désir ?
Le Caravage reste une référence essentielle pour la lumière et la théâtralité. Mais je me nourris aussi d’artistes plus proches de l’intime, comme Pierre Bonnard, pour sa manière de rendre sensuelle la vie domestique. J’aime aussi Monet pour sa touche, sa modernité, le visible et le non-visible… l’air autour du sujet. Le travail d’Elizabeth Peyton, par sa sensibilité et sa délicatesse, me plaît beaucoup aussi.
5. Tes compositions frappent par leur frontalité, leur théâtralité. Comment construis-tu cette présence immédiate dans l’image ?
Je cherche toujours une économie de moyens : peu d’éléments, mais placés avec une grande tension. Je recadre ou choisis ces images comme des scènes de théâtre : il y a un cadre, une lumière, une figure principale qui doit captiver. Dévoilé, mais sans montrer. Suggérer plutôt qu’affirmer — à l’inverse de ma jeunesse, d’ailleurs. La peinture chargée vient ordonner le chaos de la proposition, tout en laissant percevoir la charge émotionnelle brute.
6. Lacan parlait d’« extime » pour désigner ce qui est à la fois le plus intime et le plus exposé. Est-ce une idée qui résonne avec ton travail ?
Oui, complètement. L’extime, c’est exactement ce que je ressens quand je peins. D’un côté, la matière première est notre intimité profonde, ce lien avec Tiphaine, et de l’autre, le tableau destiné à être regardé, commenté, jugé par des inconnus. La peinture est ce lieu paradoxal où le secret devient public.
7. Tes œuvres oscillent entre intensité charnelle et mise à distance iconique. Comment trouves-tu l’équilibre ?
Cet équilibre se joue dans la tension entre matière, structure et texture. La vérité tient au « mix », pour utiliser un terme musical. Si une œuvre penche trop d’un côté, elle perd quelque chose. Mon travail s’efforce de maintenir ce point d’équilibre fragile, comme une corde raide, aussi bien par l’aspect figuratif et abstraction que dans l’équilibre des techniques apposées.
8. Aujourd’hui, les images circulent en continu. Comment ta peinture dialogue-t-elle avec ce flux contemporain ?
Nous sommes saturés d’images, en particulier sur les réseaux sociaux. Dans ce flux, tout devient égal : une photo d’anniversaire, une image de guerre, un selfie… La peinture, elle, s’impose par son charisme, que je cherche à tenir. Elle ralentit ce flux. Il n’y a que la peinture et l’amour qui triomphent du temps…
9. Quelle place donnes-tu au spectateur : témoin d’une intimité, ou acteur invité à entrer dans la relation ?
Je ne veux pas enfermer le spectateur dans le rôle du voyeur. Je préfère lui offrir un espace dans lequel il peut se projeter, faire résonner ses propres histoires. Mais pour être tout à fait honnête, je peins d’abord pour moi… pour nous.
10. Quand tu transformes ton intimité en œuvre, qu’est-ce que tu cherches à préserver — et qu’est-ce que tu acceptes de révéler ?
Je préserve toujours le cœur vivant de la relation, ce qui ne peut pas être dit ou montré. C’est une zone de silence, de secret, que même la peinture respecte. Enfin, je montre, mais sans trahir, avec honnêteté… Je suis peintre.
Interview with Cédrix Crespel
January 2026
1. Your paintings grow from an exchange of images with your wife. Concretely, how do these images circulate, and how do you transform them into painting?
This exchange with Tiphaine happens in the flow of daily life. These are images she takes, often when we are apart, sometimes very far from each other. They are fragments of life that arrive on my phone like sparks of presence, at the moment when we both realise that our lives are one. I let them settle. Some impose themselves and become starting points, sometimes years later. I never reproduce them as they are: I deconstruct them, enlarge them, reframe them, sometimes alter them. But over the past few years, I have very often preserved their chromatic range. The transition to painting allows me to transform what was a private moment into an image that carries something else: a universal, almost mythological emotional charge. It is a work of transmutation: the initial image is the raw material, the painting is the metamorphosis.
2. What interests you in this passage from an intimate, almost private image to a pictorial image shown publicly?
What interests me is that the image, in becoming painting, has the capacity to unite two entities into one. From her image, I build the « us » by adding what I am: my capacity as a painter, my culture, my graphic heritage. Moreover, when an intimate image becomes public, it changes status. It no longer belongs solely to our history: it becomes a mirror held up to others, toward their own narratives. By making it public, I take the risk of exposing it to gazes that know nothing of the original context. Painting allows me to hold this thread between the private and the collective, without ever fully saying, or fully concealing.
3. You often speak of sensuality. How does this dimension manifest in the very material of your painting?
Sensuality begins with the physical gesture: I paint in a very embodied way, with gestures that are sometimes gentle and delicate, sometimes violent, like an embrace or a resistance. The act of painting has this quality of being in contact with an extremely sensual material: the texture of pigment mixed with the medium, the blending, the application that resists you or reveals itself. The material is deliberately thick, almost tactile: it carries the traces of the body, the reliefs, the tensions. This tension between caress and shock, between flow and restraint, is where sensuality plays out in my painting.
4. Which artists or traditions nourish you most in this dialogue with the body and desire?
Caravaggio remains an essential reference for light and theatricality. But I also draw from artists closer to the intimate, such as Pierre Bonnard, for his way of making domestic life sensual. I also love Monet for his touch, his modernity, the visible and the invisible… the air around the subject. The work of Elizabeth Peyton, with its sensitivity and delicacy, also appeals to me greatly.
5. Your compositions strike by their frontality, their theatricality. How do you construct this immediate presence in the image?
I always seek an economy of means: few elements, but placed with great tension. I reframe or choose these images like theatre scenes: there is a frame, a light, a central figure that must captivate. Unveiled, but without showing. To suggest rather than assert — the opposite of how I worked when I was younger. The loaded painting then comes to order the chaos of the proposition, while allowing the raw emotional charge to remain perceptible.
6. Lacan spoke of « extimacy » to describe what is simultaneously the most intimate and the most exposed. Does this idea resonate with your work?
Yes, completely. Extimacy is exactly what I experience when I paint. On one side, the raw material is our deep intimacy, this bond with Tiphaine, and on the other, the painting is destined to be looked at, commented on, judged by strangers. Painting is this paradoxical place where the secret becomes public.
7. Your works oscillate between carnal intensity and iconic distance. How do you find the balance?
This balance is played out in the tension between material, structure and texture. The truth lies in the « mix », to use a musical term. If a work tilts too far in one direction, it loses something. My work strives to maintain this fragile point of balance, like a tightrope, both in the figurative and abstraction aspect and in the balance of the applied techniques.
8. Today, images circulate continuously in our lives. How does your painting engage with this contemporary flow?
We are saturated with images, particularly on social media. In this flow, everything becomes equal: a birthday photo, an image of war, a selfie… Painting, on the other hand, asserts itself through its charisma, which I seek to sustain. It slows this flow. Only painting and love triumph over time…
9. What place do you give the viewer: witness to an intimacy, or actor invited to enter the relationship?
I do not want to confine the viewer to the role of voyeur. I prefer to offer them a space in which they can project themselves, make their own stories resonate. But to be entirely honest, I paint first for myself… for us.
10. When you transform your intimacy into a work, what do you seek to preserve — and what do you accept to reveal?
I always preserve the living heart of the relationship, what cannot be said or shown. It is a zone of silence, of secrecy, that even painting respects. In the end, I show, but without betraying, with honesty… I am a painter.










































































































































