Galerie Rabouan Moussion 11 rue Pastourelle 75003 Paris
du 07.03 au 16.04.2026

Comment représenter une relation amoureuse, ses complicités intérieures, son histoire et ses récits, sa posture objective et sociale ? C’est l’exercice ambitieux et délicat que Cédrix Crespel essaie de relever dans une peinture qui n’est jamais une surface lisse ni un simple espace de projection. Elle se déploie comme un territoire instable, traversé de tensions, de glissements et de résistances : entre dévoilement et retenue, entre une lumière qui effleure les formes et une ombre qui les consume sans jamais les abolir. La toile devient un champ sensible où se joue une dialectique constante entre ce qui apparaît et ce qui se dérobe, entre ce que l’on donne à voir et ce que l’on choisit de maintenir à distance. En ce sens, le travail de Cédrix Crespel rappelle que ce médium reste l’un des lieux les plus exigeants et les plus fragiles pour approcher le désir, la vulnérabilité et la relation à l’autre.
Ainsi, loin d’un récit explicite ou d’une frontalité spectaculaire, ses œuvres s’inscrivent dans une zone intermédiaire : ni pure abstraction du sentiment, ni figuration illustrative. Elles habitent cet espace du trouble, du presque-visible, où l’image ne se livre jamais entièrement. Ce jeu entre le net et le flou, entre la précision d’un détail et l’indécision de l’ensemble, installe un schéma difficile à saisir.
L’histoire de l’art est profondément traversée par cette quête d’intimité et de dévoilement. Du clair-obscur du Caravage, où la lumière dramatique découpe les corps pour mieux exposer leur vulnérabilité, au velouté des chairs d’Ingres, où le désir se dissimule sous une perfection formelle presque glacée, chaque époque a inventé ses propres stratégies pour rendre visible la proximité des corps et des affects. Plus tard, l’érotisme feutré et troublant de Balthus a déplacé cette question vers une zone d’inconfort moral, tandis que Bacon, par la violence chromatique et la distorsion des figures, a donné à voir une
intimité déchirée, convulsive, irréconciliée avec elle-même.
Chez Cédrix Crespel, cette filiation ne prend jamais la forme d’une citation ou d’un hommage explicite. Elle agit plutôt comme un soubassement, un terrain de résonances. L’intime n’y est ni idéalisé ni brutalement exposé. Il n’est pas un prétexte narratif, encore moins un motif érotique au sens traditionnel. Il est un matériau vivant, instable, issu d’un dialogue amoureux en permanente recomposition. Les tableaux de Crespel naissent d’un flux d’images partagé avec son épouse : une correspondance visuelle, continue, parfois quotidienne, où l’image devient un langage à part entière. Ce qui circule entre eux n’est pas destiné à être montré, et c’est précisément dans ce déplacement — du privé vers l’espace de la peinture — que l’œuvre prend forme.
Ce processus introduit une dimension temporelle essentielle. Les images ne sont pas isolées, elles s’inscrivent dans la durée, dans la répétition, dans les variations infimes d’un même corps, d’un même geste, d’une même présence. La peinture devient alors le lieu d’une décantation : elle ne reproduit pas
l’image source, elle en retient la charge affective, la tension, parfois même l’absence. Ce n’est ni une relation de modèle à peintre, ni une posture voyeuriste. C’est un espace de confiance, fragile, où chacun accepte de se rendre vulnérable à l’autre, dans un accord tacite qui engage autant le regard que le silence. Face à ces œuvres, le spectateur est placé dans une position ambiguë : ni voyeur, ni simple témoin. Il devient dépositaire d’une intimité qui ne lui appartient pas, mais qui lui est néanmoins confiée. L’accrochage, la répétition des motifs, la retenue des compositions construisent ainsi un dispositif presque moral, où le regard est invité à se responsabiliser, à mesurer sa propre place.
Cédrix Crespel poursuit ainsi une exploration à la fois charnelle et spirituelle de la peinture et de son sujet. Ses œuvres font dialoguer les héritages du passé avec une sensibilité profondément contemporaine, où l’intime devient un enjeu universel. Loin de toute confession narcissique, elles posent une question plus radicale : comment tenter de représenter ce qui, par essence, échappe à la représentation ?
Thomas Bernard,






























































































