J.O.I.E AD Galerie Montpellier 2013

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Les liaisons dangereuses de Cedrix Crespel

 

Les draps des toiles de Cedrix Crespel portent en filigrane, depuis toujours, un motif fondamental : l’érotisme. La volupté, furieusement contenue par les uns, hypocritement ignorée par les autres, tolérée sous conditions, déclenchée avec certaines recettes, occupe une place essentielle dans la peinture au point que l’art parfois n’en est que le prétexte plus ou moins avoué : elle est chez lui magistralement traitée sans complexes.

Par ses œuvres le peintre assouvit des fantasmes, des fantaisies, des caprices, des frasques, des excentricités, des histoires, qu’il nous donne en partage de façon spectaculaire. Si de manière romantique ou trivial, il aime toutes ses modèles qu’il célèbre comme des Muses, Maman ou Putain, Madone ou Madeleine, Marie ou Maryline, maîtresse ou esclave, … aujourd’hui, dans sa nouvelle série, il ne s’est attardé que sur une seule femme au prénom qui raconte déjà toute une histoire : Joie.

Estella Hoad, alias Joie Iacono, J.O.I.E. comme il l’épelle, est une sorte d’idéal féminin intouchable avec qui Cedrix entretient une liaison épistolaire depuis près de dix ans. Très jolie hipster du milieu indépendant de New York au look provoquant à la Vivianne Romance ou à la Louise Brooks et la voix suave de Nico du Velvet Underground, artiste, photographe, modèle, elle collabore avec des musiciens comme Anthony and the Johnsons, inspire des créateurs de mode et vient d’avoir un article dans «W Magazine»… Aujourd’hui, c’est au tour de Crespel de se faire happer dans les mailles des bas résilles de cette belle sirène made in USA ! Le fruit du hasard des communications sur Internet a suscité la passion pour cette charmante inconnue qui a donné naissance aux tableaux de l’exposition actuelle à la Galerie AD de Montpellier.

Comme le héros du film Model Shop de Jacques Demy qui suit une inconnue pour la photographier sous toutes les coutures dans des poses sexys, aguichantes et lascives, Cedrix s’est entiché d’une Idole sur la toile pour vivre un coup de foudre par courrier électronique interposé. Lui qui chante du rock avec son groupe « Les Belles de Jours » pourrait fredonner comme le peintre des Demoiselles de Rochefort : « Je ne connais rien d’elle, et pourtant je la vois… Sa démarche ressemble aux souvenirs d’enfants qui trottent dans ma tête et dansent en rêvant…»

La sensualité profonde de ses images où cette femme occupe toutes les toiles s’exprime dans la précision du dessin allié à une polychromie réjouissante. L’effeuillage, les jeux pervers que transpose Cedrix font du tableau un véritable trou de serrure ouvert sur les rêves, les fantasmes. Cette poupée de chair peinte devient pour le public simulacre d’une possession qu’il convoite selon ses goûts, ses choix, ses orientations, ses capacités de jouissance. Lors d’une exposition de l’artiste il suffit d’observer dans l’ombre les prunelles des spectateurs pour se rendre compte de leur exaltation. Devant cette peinture à hauts degrés d’excitation les amateurs d’art sont éblouis par des bouches humides et brillantes qui se font ventouses, des formes rebondies qui effleurent les limites de la pudeur et exhibent fards, rimelle, rouge à ongles, gaine, soutien-gorge, portes jarretelle, bas, petite culotte. Ce cheminement se concrétise dans des cadrages où le sens du raccourci est frappant. Les passages de couleurs expriment de façon quasi physique les préciosités anatomiques du modèle qui se plie dans ses contorsions au bon vouloir du peintre.

 

Mais comment vivre dans la vraie vie ce drôle de ménage virtuel? Comment en parler ? Comment faire accepter une histoire entre deux êtres qui cherchent derrière leur computer un peu de chaleur humaine ? Comment ne pas tout perdre ? Ce flirt à distance, cette aventure non consommée se justifient à eux seuls par la qualité des tableaux où les images sont porteuses d’un méta discours entre jouissance et frustration. De cet échange restent grandioses les portraits de J.O.I.E. avec leurs traces fluorescentes de rouge à lèvres qui illuminent de grands fonds en aplats de couleurs pénétrantes et perçantes ; des fourreaux de satin noir virevoltent, des jarretelles claquent. L’artiste ne centre pas la sexualité dans une cuisse qu’on aperçoit, un sein qui pointe, une bouche humidifiée, mais dans les formes étirées de longs gants noirs qui jouent au « streep » avec les bras et les mains de la belle. Joie est présentée souvent habillée et sa parure, même légère, semble comme une virginité de remplacement. Elle prend son rôle à cœur, fait elle-même les prises de vues qui serviront de canevas à l’artiste dans son travail de peintre. Crespel dans ses portraits surprenants à la limite du scandale rappelle le Kubrick de « Eyes Wide Shut » et propose à son tour un voyage psychologique et artistique à la recherche de notre identité, de nos désirs les plus secrets, de nos fantasmes les plus sulfureux. On constatera, dans cette série une étonnante et féconde actualité de la peinture dès qu’elle empoigne la chose charnelle qui donne du goût et du piquant à l’ensemble.

 

Renaud Faroux, Historien d’art.